Extra
Nº 15, 10 avril 2006
A Plan-les-Ouates, près de Genève, Richard et Patrizia Dähler aiment partager le produit de leur récolte avec leurs voisins.
«Ici, dans les jardins familiaux, on est tous sur un pied d’égalité.»
Le bonheur au vert
De Genève à Zurich, les jeunes urbains se mettent au jardinage. Loin de la rumeur et du tumulte, ils cultivent autant les légumes que les relations humaines.
De la grande entreprise du centre-ville de Genève où il est comptable jusqu’au Groupement des jardins familiaux de Plan-les-Ouates, Richard Dähler met à peine dix minutes en scooter. Mais il a le sentiment de changer d’univers – «ça me fait le même effet que si je débarquais sur la Côte d’Azur!» Un bonheur qu’il s’accorde tous les soirs, et souvent même à la pause de midi, pendant la belle saison, c’est-à-dire de mars, où l’on commence à «préparer la terre», jusqu’à fin octobre, «quand on finit de récolter».
Sa femme Patrizia, la trentaine comme lui, le rejoint en fin de journée. A leurs yeux, le Groupement des jardins familiaux, à quelques centaines de mètres de l’une des zones les plus industrielles de Genève, est un vrai paradis. Lorsque le couple y a passé sa première nuit, un week-end, Patrizia a même trouvé le silence «inhabituel, bienfaisant».
Le lopin de terre de 200 m2 dont jouissent Richard et Patrizia est l’une des 107 parcelles que le Groupement des jardins familiaux loue à l’État de Genève. Des parcelles toutes pareilles les unes aux autres, avec leurs chalets minuscules au confort rudimentaire. Un petit monde totalement égalitaire. Alors que la location du terrain leur coûte 450 francs par an, la construction du chalet – qui, au contraire de la terre, leur appartient – est revenue à 20 000 francs. Il n’y a pas de sanitaires, mais le groupement dispose de deux petits bâtiments abritant toilettes et douches en commun. Ces petites maisons de bois ne sont pas des résidences secondaires et il n’est permis d’y dormir que le week-end; pendant la mauvaise saison, tout est fermé. Mais maintenant que les beaux jours sont de retour, avec ou sans amis, avec ou sans jeu de cartes, Richard et Patrizia seront là quasi tous les soirs, jusque vers 10, 11 heures, avant de regagner leur immeuble de Meyrin.
Un morceau d’utopie
Le couple ne renoncerait à cet endroit pour rien au monde. Gagnerait-il une belle villa avec piscine au loto que ce morceau de terre resterait leur bien le plus précieux. Car c’est le lieu d’une utopie réalisée. Les propriétaires de villas connaissent-ils seulement leurs voisins?
Ici, plus de 220 personnes festoyaient l’autre samedi, attablées pour un grand repas en commun digne d’Astérix. On fêtait «l’ouverture de l’eau». Grillades, salades... Tous se connaissent: les âges et les classes sociales se confondent, il y a des familles, donc des enfants, et des retraités, et puis de jeunes couples comme Richard et Patrizia qui, au-delà du jardin potager, ont redécouvert ce que sont les valeurs de la vie. «La convivialité, l’échange, le partage», résument-ils. Non, chacun ne vient pas ici pour s’isoler et «cultiver son jardin» en solitaire. C’est exactement le contraire qui se produit. «On cultive les légumes et les relations humaines. On boit le verre de l’amitié. Il y a vingt-six nationalités rassemblées, ici! Vous vous rendez compte tout ce qu’on a à découvrir les uns des autres.»
Terre de partage
La terre de Patrizia et Richard attend désormais d’être retournée. Vont germer tomates, poireaux, céleri, poivrons, potirons, aubergines, épinards, pommes de terre, radis, menthe, basilic, framboises, figues… (sans le moindre engrais, bien sûr). Entre les jardins, ni haies ni clôtures.
Le week-end, les gamins cueillent partout les mûres, il y en a profusion! D’un jardin à l’autre, on a toujours quelque chose à redistribuer. «Hé, prends un panier! tu veux des aubergines! – Tiens, voici mes radis!» C’est une mini-société d’abondance. Spécialité du couple? Les fragolinos, du raisin au goût de fraise, importé d’Italie.
Un peu de pédagogie
Pour 700 francs, Richard a installé un panneau solaire sur le toit du chalet, pour l’électricité. Une bonbonne de gaz alimente la cuisinière. On se fait des soupes, des pâtes au pesto (le basilic a poussé à deux pas), une bonne viande sur le gril.
Prochainement aura lieu l’annuelle Journée jeunesse, «au cours de laquelle, se réjouit Richard, des classes d’écoliers débarqués de la ville se rendront compte que les salades ne poussent pas dans les Mac Do».
Jean-François Duval
Méditer en jardinant
Dans la région zurichoise, Petra et Lydia partagent une parcelle depuis l’automne dernier. Elles s’y rendent le plus souvent possible. Styliste et cuisinière de profession, Petra s’est tout d’abord employée à désherber leur jardin. «Cette activité était tellement apaisante et méditative que je n’arrivais plus à m’arrêter», s’enthousiasme-t-elle. Cette année, elle aimerait planter beaucoup de fleurs de différentes espèces et des variétés de légumes menacées de disparition. Lydia, assistante sociale, prévoit quant à elle des plates-bandes de salades, de légumes et d’herbes aromatiques. Pendant la saison, les deux femmes tiennent un journal en commun, de manière à ce que leurs projets mutuels n’interfèrent pas.
MB
Un DJ au jardin
DJ, producteur de musique et assistant artistique, Kevin Mueller adore se plonger dans «Le grand livre du jardinage». Son dada, ce sont les haies anglaises et les fleurs sauvages. Avec son amie, ils possèdent une parcelle de 180 m2 près de Berne, sans chalet ni drapeau suisse. Lorsque Kevin, le début de la trentaine, a annoncé la nouvelle à ses parents, il n’a rencontré qu’une froide incompréhension. «Pour eux, de la génération 68, un jardin familial est un véritable cauchemar.» Les jeunes jardiniers, eux, voient plutôt dans cette activité un moyen de se détendre et un bon exutoire à leur routine professionnelle et à leur vie dans un univers de béton. Et leurs amis se réjouissent déjà des beaux jours et de leurs soirées grillades.
MB